samedi 21 octobre 2017

Don Carlos à Bastille : la glace sous la glace




Je précise que ce compte rendu porte sur une vision du spectacle au cinéma, car je subodore que l'on pourrait certainement m'objecter que le spectacle vu en salle était sublime et inoubliable ; dans la mesure où on le présente également au public en captation, il est me semble-t-il légitime de le juger aussi sous cette forme... 

Je dirais d'abord que si je comprends que l'on propose à Paris la version intégrale de ce qui a d'abord été un grand opéra français, j'ai toujours pour ma part préféré Don Carlo à Don Carlos, et — quitte à choquer les tenants pointilleux, pour ne pas dire intégristes, de l'exhaustivité des partitions — même dans la version de Milan de 1844 qui supprime l'acte inaugural de Fontainebleau et multiplie les coupes. Pour moi, la musique de Verdi ne prend son ampleur, sa vigueur, sa respiration naturelle qu'avec la langue italienne, si consubstantielle à l'art du Maestro. Avec le français, on a toujours l'impression que l'émotion s'évapore, comme si la naturalezza du son italien laissait la place à quelque chose de plus forcé, de plus étudié, de moins ressenti, et ce quelle que soit soit l'excellence des interprètes. Comme disait André Tubeuf, le français va mal à Verdi, et je ne peux que le constater une fois encore en visionnant les quatre heures parfois laborieuses (et dans la prochaine production lyonnaise, il y aura aussi le ballet, autant dire qu'on n'est pas couché...) de ce Don Carlos parisien. On reproche beaucoup à Philippe Jordan sa direction rigide, son manque de rubato et sa vision séquentielle de la partition, attentive aux détails et aux nuances plus qu'à la cohérence globale et à l'impact dramatique, mais je dirais que finalement, cette direction-là est tout à fait légitime dans cette version française, elle-même plus intimiste, plus retenue, sans l'élan et la force lyrique qu'apportent l'italien. Cela dit, il y a quand même de grandes beautés dans cette partition originale, et on est par exemple heureux d'entendre après la mort de Rodrigue le superbe passage de la lamentation de Philippe avec un thème poignant que Verdi reprendra pour le Lacrimosa du Requiem. Mais il faut reconnaître qu'il y a aussi des longueurs, et les coupures qu'a opérées Verdi au fil des différentes versions sont aussi justifiées par une volonté de resserrer le drame, parfois trop dilué ici, ce que ce grand musicien qui avait aussi un sens inné du théâtre ne pouvait que percevoir et vouloir corriger...




Cette froideur de l'oeuvre originale, il est évident ici que la mise en scène de Warlikowski l'aggrave : tout est plombé par une scénographie réfrigérante (j'ai lu qu'il s'agissait de retrouver un équivalent des salles nues du palais de l'Escurial, mais là, c'est plutôt le cauchemar climatisé des salles de relaxation d'un Sofitel, avec ses fauteuils de skaï et ses moquettes déprimantes). Pour la vision de l'oeuvre, Warlikowski avait été plutôt lapidaire en déclarant qu'il voulait mettre Don Carlos "à poil" (fin de citation) ; il faut sans doute comprendre qu'il comptait débarrasser l'oeuvre de sa littéralité en l'extrayant de son contexte culturel et historique (notons tout de même la présence de Charles Quint sous la forme d'un buste que l'on va retrouver à différents moments dans le décor : il faut vraiment être un génie de la mise en scène pour imaginer ce genre de détail sur-signifiant...), pour choisir la voix de la transposition et de l'actualisation. Ce que l'on voit in fine, c'est une absence totale de cohérence et une grande prétention qui stérilise l'oeuvre pour mettre en avant une vision distanciée dont la pertinence échappe complètement au spectateur. Cette vacuité artistique est compensée par une surabondance de références, à travers le recours à la vidéo notamment (on voit par exemple un extrait récurrent d'un vieux film italien adapté de l'Enfer de Dante, qui (en même temps qu'au comte Ugolin du chant 33) renvoie également au Saturne dévorant un de ses fils de Goya, avec évidemment le message sous-jacent : Philippe dévore son fils ; il y a aussi une image insistante de Carlos braquant un revolver sur sa tempe, pour bien signifier les tendances suicidaires du personnage, qu'on voit aussi les poignets bandés et ensanglantés au début du premier acte). Il faut donc se débrouiller avec toutes ces intentions qui dévitalisent le drame, et on ne peut que constater avec accablement que Warlikowski ne fait pas grand chose des morceaux de bravoure que recèle l'ouvrage, par exemple la grande scène de l'autodafé, qui tombe complètement à plat, ou la confrontation entre Philippe et l'Inquisiteur (ici réduit à une caricature de mafioso), complètement vidée de sa démesure tragique... 




Il reste bien sûr de grands chanteurs, mais on ne les sent pas toujours très à leur aise : Jonas Kaufmann, en pleine possession de ses moyens vocaux, a beaucoup de mal à faire exister son personnage dépressif, secret, introverti, tel que la mise en scène l'impose. On a souvent l'impression qu'il est le cœur absent d'un opéra qui porte pourtant son nom : il n'existe plus que comme une sorte de fantôme, et le grand acteur qu'est JK parvient parfois à donner corps à cette présence évanescente, mais familièrement parlant, on pourrait dire que le plus souvent, il est à côté de ses pompes. L'Elisabeth de Yoncheva est vocalement impressionnante (avec des petites difficultés dans le registre aigu, affecté d'un vibrato gênant que je n'avais pas perçu cet été dans Siberia à Montpellier) et émouvante (comme elle l'est toujours sur scène, c'est la grandeur de l'artiste, et c'est grâce à cela que sa fameuse scène du dernier acte parvient à toucher au cœur, malgré les redondances gênantes de la version française : "Porte en pleurant mes pleurs au pied de l'Eternel"), mais la reine est transformée en une sorte de clone d'Adjani, maquillage blafard, lèvres rouges et lunettes noires ; on y pense tout le temps en la voyant, et cela parasite la vision du personnage sans que l'on perçoive l'intérêt de cette identification. Elina Garança est une princesse Eboli hautaine et canaille, avec parfois des allures de Carmen quand elle joue avec sa cigarette, ou lutine une accorte dame de Cour dans la salle d'escrime ; on reste quand même dans le stéréotype, et il faut toute la classe et l'abattage de la diva pour que l'on s'intéresse vraiment à son personnage ; elle réussit toutefois un spectaculaire Don fatal, très applaudi par le public, apparemment indulgent pour une diction française dont le moins que l'on puisse dire est qu'elle reste approximative. Il n'y a pas grand chose à dire du Philippe II trivial et débraillé d'Abdrazakov, sinon qu'il manque là aussi de grandeur tragique, et que ce qu'il chante ressemble très vaguement à du français, heureusement qu'au cinéma on dispose de sous-titres... J'ai gardé le meilleur pour la fin, et il s'agit du merveilleux Rodrigue de Ludovic Tézier, qui chante ce rôle difficile avec une justesse et une apparente facilité qui effacent toute réticence : c'est admirable dans la ligne de chant, le contrôle du souffle, la précision de la diction. Si sa grande scène de la mort ne touche pas autant qu'on aurait pu s'y attendre, ce n'est pas à cause de lui, mais plutôt du dispositif scénique absurde, avec Carlos en cage qui triture une balle de tennis, loin d'un Rodrigue éploré qui vit en solitaire sa grande scène, sans aucun contact, aucune empathie entre les deux... L'italien manque aussi beaucoup à ce moment-là, avec sa force affective que le français n’atteint pas, mais je reconnais que cet aspect-là est très subjectif. J'ajoute à ces avis sur la distribution une mention spéciale pour le remarquable comte de Lerme de Julien Dran ; j'espère que l'on pourra voir bientôt à Paris cet excellent ténor dans des rôles plus consistants.




En conclusion, je voudrais saluer la résistance de ceux qui en sont déjà à leur troisième ou quatrième (en comptant la générale) vision en salle de ce spectacle-fleuve, souvent superbe musicalement mais vain et glacé dans sa réalisation : là où l'on attendait du feu et de la tension, on n'a que de la glace sous de la glace ; pour ma part, je ne l'ai vu qu'une fois au cinéma mais je n'ai vraiment aucune envie d'y retourner...





Les photographies sont de Agathe Poupeney

5 commentaires:

  1. Je te trouve très sévère avec cette mise en scène que, moi, j'ai appréciée (même si j'ai quelques réserves). D'accord quand même sur un point : je crois que, finalement, je préfère la version en italien (pas pour des raisons de longueur ou de construction scénaristique, aucun problème pour moi de ce côté-là), pour les raisons que tu donnes . Un détail quand même qu'on aurait pu éviter : la sortie de scène de Tézier à l'acte 4 , alors que son personnage est mort (un détail qui passa peut-être inaperçu en salles , certains n'avaient pas remarqué le poison...)
    J'ai remarqué aussi les problèmes de Yoncheva avec les aigus. Problème passager ou évolution inquiétante ? Je ne sais pas.
    PS Tu manques sur ODB...
    Je verrai ce que ça donne en salles.

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    1. Mais c'est qui ? Je ne vois que la mention "Anonyme", je pourrais avoir un prénom ?

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    2. micaela. C'est parce que je ne suis sur aucun réseau social. J'aurais pu au moins signer mes commentaires, désolée, je n'y ai pas pensé.

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    3. Ravi de te retrouver ici ! Pour ODB, j'ai essayé deux fois de faire réactiver mon compte, en vain ; j'ai l'impression que certains participants me regrettent, mais sûrement pas le big boss !

      Je fais parfois de petites interventions sur le forum concurrent (FO), qui est moins pratique pour les commentaires, mais où l'ambiance générale est beaucoup plus sympa et moins "prise de tête"...

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  2. Oui, mais ça n'est pas vraiment , malgré son nom, un forum de discussion (c'est sans doute pour ça qu'il n'y a pas de prise de tête !)avec les possibilités qui vont avec (messagerie privée, création de sujets, etc...). Alors, je passe sur les défauts (dûs à seulement quelques uns).
    PS S'il y a peu de commentaires sur ton blog, c'est peut-être que tu n'as pas encore sorti beauoup d'articles...
    micaela

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