vendredi 27 octobre 2017

Les émois et les peines




Tancredi de Rossini, Opéra de Marseille, mardi 24 octobre

Tancredi a été joué pour la première fois à l'Opéra de Marseille en 2001, avec déjà le duo de divas que l'on retrouve pour la version concertante de ce mardi soir : Annick Massis et Daniela Barcellona ; le public était nombreux pour entendre cette perle (assez rare) du répertoire belcantiste, avec une salle presque remplie, très enthousiaste à l'entracte et à la fin du concert. Certes, pour les deux interprètes principales le temps a passé, et, lorsque l'on connait les difficultés du rôle d'Aménaide, on est un peu inquiet en entendant annoncer au début du spectacle qu'Annick Massis est souffrante mais qu'elle a tout de même tenu à assurer la représentation...




J'aime beaucoup Massis et, comme tout le public marseillais, je suis toujours heureux de l'entendre, mais il faut bien dire que sa performance a été décevante : un chant très retenu et précautionneux, attentif en permanence à éviter l'incident, un médium évanescent et des graves absents ; seul le registre aigu reste solide et brillant, mais la ligne de chant semble toujours à la limite de la brisure, avec une tendance à l'affectation et au maniérisme vraiment gênante, dans la mesure où on n'est plus du tout ému mais plutôt inquiet en se demandant si l'artiste va pouvoir aller jusqu'au bout de la soirée sans trop de dégâts. Son métier et sa maîtrise du rôle ont permis à Massis d'éviter le pire, et le maestro Carella l'a beaucoup soutenue en maîtrisant le volume de l'orchestre et en ralentissant souvent le tempo ; on a senti également la même attention et la même entente affectueuse chez sa partenaire dans les deux grands duos entre Aménaide et Tancredi... Le public a salué la vaillance de l'artiste avec beaucoup de chaleur, mais il faut bien dire que l'on était plus peiné qu'enthousiasmé par ce que l'on avait entendu.




Les battements de cœur (i palpiti) et les vibrations, c'est plutôt le Tancredi de Barcellona qui nous les a offerts : on sait qu'elle maîtrise parfaitement ce rôle qu'elle a beaucoup chanté depuis ses débuts à Pesaro il y a dix-huit ans, et elle en est certainement aujourd'hui la meilleure interprète. La voix est belle et puissante, l'émotion toujours palpable, dès la fameuse cavatine d'entrée ("Di tanti palpiti"), l'un des grands tubes du répertoire rossinien, jusqu'à la poignante grande scène dans les montagnes de l'Acte II ("Dove son io ? Ah che scordar non so"), où on est vraiment touché au cœur.




L'Argirio du jeune ténor chinois Yijie Shi est aussi mémorable : on voit arriver sur scène un jeune homme frêle, qu'on imaginerait bien jouer les employés modèles dans un film d'Ozu, et dès qu'il chante, on est surpris par la puissance de la voix et la vaillance du timbre, avec des aigus dardés que l'on devait entendre jusqu'au Vieux-Port (particulièrement celui qui couronne son air du deuxième acte, qui a stupéfié tout le monde et déclenché une ovation fracassante). Cela manquait peut-être un peu de nuance et de couleur, mais c'était vraiment électrisant !

Pour les trois autres rôles, on a remarqué le volume et l’autorité de Patrick Bolleire, tout à fait adaptés au personnage d'Orbazzano qui ne fait jamais dans l'élégiaque ou la demi-teinte, mais la brutalité de la voix aurait sans doute pu être un peu plus contrôlée. L'Isaura de Victoria Yarovaya était très engagée et bien chantante, mais le Ruggiero d'Ahlima Mhamdi m'a paru trop effacé ; on sentait que les subtilités du chant rossinien échappaient encore un peu à cette jeune interprète qui ne manque pas pourtant de qualités.

Très belle direction de Giuliano Carella, avec un orchestre impeccable et un chœur d'hommes étincelant ; tout était très dynamique et parfaitement maîtrisé, par exemple le grand concertato de la fin de l'Acte I et sa stretta finale si caractéristique du style de Rossini, avec sa science particulière du crescendo toujours si efficace, dans le genre seria comme dans le buffa. C'est la version de Venise qui a été retenue ici par le chef, et on regrette un peu le magnifique final de Ferrare, si poignant et si novateur, scandé par de funèbres tenues de cordes et la voix de Tancredi qui s'éteint progressivement comme pour nous placer face à l'inéluctabilité de la mort, avec le souffle qui s'épuise après avoir nourri deux actes durant le feu d'artifice belcantiste dont il ne reste plus que des cendres. Dans la version originale de Venise (1813), c'est une fin heureuse qui avait été choisie, et après tout, un lieto fine, avec ces chœurs vigoureux et cet orchestre bondissant, c'est toujours bon à prendre par les temps qui courent ; et on est finalement heureux d'avoir fait ces provisions d'allégresse avant de retrouver la nuit marseillaise, dont on sait qu’elle ne prélude pas toujours à des aubes de tout repos...





Toutes les photographies sont de l'auteur du blog. Utilisation autorisée sur le Net avec mention de la source.


Le final tragique de Ferrare avec Lucia Valentini-Terrani 

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