jeudi 26 octobre 2017

Ma Favorite




La Favorite de Donizetti, Opéra de Marseille, samedi 21 octobre

Marseille fait encore la part belle au bel canto avec une version concertante de La Favorite à  la distribution alléchante, devant un public clairsemé  (à vue de nez, je dirais que les deux tiers de la salle étaient remplis) ; il est vrai qu'il s'agissait de la quatrième  et dernière représentation. Deuxième incursion de Donizetti dans le domaine du grand-opéra français, La Favorite est une oeuvre magnifique et la version originale française est bien supérieure à l'adaptation italienne que l'on donne d'ailleurs de moins en moins. Comme le dit le maestro Arrivabeni dans le petit programme du spectacle, "l'écriture de Donizetti y est reconnaissable entre mille : impulsion rythmique, veine mélodique et instrumentation magistrale". Les monumentaux concertati qui terminent le deuxième et le troisième actes étaient d'ailleurs parfaitement exécutés, et il faut à ce propos signaler l'excellence de l'orchestre et des chœurs marseillais ; leur performance était tout à  fait brillante.





On attendait beaucoup de la prise de rôle du ténor sicilien Paolo Fanale, mais un refroidissement ne lui a pas permis de donner toute la mesure de ses moyens dans cette série de représentations ; pour la dernière, il était en bien meilleure forme, mais on le sentait toujours tendu et précautionneux dans la romance du premier acte ("Un ange, une femme") ; il s'est libéré par la suite, avec notamment de fort beaux aigus, mais l'ensemble manquait de puissance et de projection ; il faut également noter l'attention constante du maestro Arrivabeni qui, le sachant en difficulté, s'est efforcé de contrôler le volume de l'orchestre pour ne jamais le couvrir. Cela dit, au-delà des problèmes vocaux conjoncturels, c'est la conception globale du rôle de Fernand que je n'ai pas trouvée convaincante chez Fanale : cela reste trop joli, très tenore di grazia, avec le style élégant et la diction soignée auxquels le chanteur nous a habitués, mais sans l'élan héroïque, le slancio et le squillo qui sont également nécessaires dans ce rôle. Fernand n'est pas seulement un jeune novice amoureux, il est aussi un guerrier fougueux qui a lutté victorieusement contre les Maures, et Donizetti exprime ce versant de sa personnalité dans l'air martial de la fin du premier acte ("Oui, ta voix m'inspire"), où il faut de la tenue et de la vaillance, qui n’étaient pas vraiment perceptibles dans l'interprétation de Fanale, plus à l'aise évidemment dans l'air élégiaque du dernier acte, "Ange si pur", couronné d'ailleurs d'un joli contre-ut piano sur la phrase "Envolez-vous".




Jean-Francois Lapointe campe un roi de Castille de belle allure, avec l'autorité qui sied au rôle ; la voix est belle et puissante, mais il adopte en permanence un ton emphatique et déclamatoire qui donne à son chant si châtié un côté vieillot qui devient vite lassant : quand on se souvient de ce que faisait Tézier dans ce même rôle, la comparaison est accablante pour Lapointe ; on pourrait par exemple citer la manière naturelle et posée avec laquelle Tézier lance le grand concertato qui clôt le troisième acte ("O ciel de son âme / la noble fierté") alors que Lapointe le fait de façon lourde et ampoulée. C'est un très bon chanteur dont il faut saluer la diction toujours impeccable, mais j'avoue que ce manque de naturel a été pour moi rédhibitoire...




Le Balthazar de Nicolas Courjal est un des points forts de la soirée : magnifique timbre de basse, avec une belle ligne de chant et une impressionnante présence scénique : pour moi, c'est vraiment l'idéal dans ce rôle !

Dans des rôles secondaires, Loïc Felix et Jennifer Michel ont su se faire remarquer par leurs grandes qualités : des comprimari de grand luxe...




J'ai gardé pour la fin ma favorite, la perle de cette soirée : la Leonor de Clémentine Margaine, la meilleure que l'on puisse entendre en ce moment dans ce rôle complexe. Celle qui est déjà une Carmen d'exception sur les plus grandes scènes montre qu'elle maîtrise parfaitement ce rôle de falcon, comme elle le démontre dans son grand air "O mon Fernand", aussi à l'aise dans le legato du cantabile que dans la véhémence et les sauts de registre de la cabalette : le public marseillais ne s'y est pas trompé et lui a fait une ovation mémorable. Le timbre est cuivré, la présence scénique remarquable (même en version de concert) et la chanteuse a beaucoup travaillé la diction, qui restait jusque là son point faible : tout était parfaitement intelligible !

Bref, encore une grande soirée à l'Opéra de Marseille, surtout quand on est comme moi un amateur de versions concertantes ; après certains délires de "génies" de la mise en scène, ça nous fait de belles vacances...





Clémentine Margaine chante la version italienne de l'air O mon Fernand (13/02/2015)


Toutes les photographies sont de l'auteur du blog. Utilisation autorisée sur le Net avec mention de la source.

2 commentaires:

  1. J'ai réussi à entendre une retransmission audio. Je partage ton point de vue. J'ai croisé également récemment Enrico75 qui m'a parlé des problèmes de santé de Paolo Fanale (qui ne se sont pas arrangés après cette aventure marseillaise d'après ce que j'ai compris...)

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    1. Oui, c'est assez inquiétant pour Fanale, apparemment il ne s'agissait pas seulement d'un coup de froid, mais de problèmes plus sérieux (il vient d'annuler un "Don Pasquale" à Bilbao). Il avait vraiment beaucoup de mal à projeter sa voix et à donner corps à son personnage,comme s'il était complètement à côté de ses pompes...



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