jeudi 2 novembre 2017

Don Carlos nous parle d'aujourd'hui




Dans le sillage du Don Carlos donné en ce moment à Bastille (et dont j'ai déjà rendu compte sur ce blog), je publie ici ma traduction d'un intéressant article de Bernardo Valli, paru dans l'hebdomadaire L'Espresso, qui revient sur le contexte historique dans lequel s'est inscrite la création de l'opéra de Verdi à Paris en 1867, tout en montrant les nombreux aspects intemporels d'une oeuvre qui nous dit aussi beaucoup de choses sur notre réalité politique d'aujourd'hui...

L'impératrice détourna son regard de la scène avec un mouvement brusque, pour manifester sa désapprobation, quand Philippe II lança au Grand Inquisiteur sur un ton méprisant "Tais-toi, prêtre !". Eugénie, l'épouse de Napoléon III, championne de l’ordre moral et ennemie de tout ce qui pouvait s'opposer au magistère de l'Eglise, vit dans cette phrase un outrage inacceptable. Presque un blasphème. Il est probable que Verdi, le compositeur de l’œuvre, ne lui plaisait guère. C'était un patriote de l'autre côté des Alpes et comme tel il constituait une menace pour la Rome pontificale, qui lui tenait à cœur. Elle la voulait occupée et défendue, comme c'était le cas, par les troupes françaises pour empêcher qu'elle ne devienne la capitale de l'Italie unie. 

Au quatrième acte de Don Carlos, quand Ildar Abdrazakov, le baryton-basse qui interprète Philippe II, roi d'Espagne, jette au visage de Dmitry Belosselskiy, qui interprète le Grand Inquisiteur ce "Tais-toi, prêtre !", j'ai fait un saut en arrière dans le temps de 150 ans. Après avoir baigné plus de trois heures durant dans la musique et le chant, le spectacle a pris pour moi une tournure que je qualifierais peut-être abusivement d'historique. C'est en effet une simple chronique qui me revient en mémoire, tandis que je suis assis au parterre de l'Opéra Bastille : la chronique de la première représentation de Don Carlos dans l'édition originale française. Et c'est justement celle que je suis en train de voir. L'édition italienne ne viendra que par la suite et elle s'intitulera Don Carlo.




Le onze mars 1867, le couple impérial, le gouvernement au grand complet et les ambassadeurs sont présents dans la salle. Giuseppe Verdi a composé l'opéra que lui a commandé, en ces mois politiquement agités, la "Grande Boutique", selon le nom qu'il donnait à l'Opéra de Paris. Ce sont des jours tourmentés : l'armée italienne est battue à Custoza et la flotte a été coulée à Lissa par les Autrichiens. Tandis qu'il écrit sur le livret de Joseph Méry et Camille du Locle, la musique de ce qui sera, à mon avis, partagé aussi par de nombreux mélomanes, sa plus grande oeuvre (avec Falstaff), Verdi suit avec angoisse les événements douloureux pour un patriote fervent comme lui. Il y a au moins une nouvelle qui le réconforte : la remise de Venise à l'Italie. L'Autriche en a transmis la souveraineté à la France, qui l'a cédée à son tour au gouvernement de Florence, capitale provisoire du Royaume encore amputé de Rome. Il est sans doute exagéré de percevoir dans la musique que je suis en train d’écouter les émotions politiques vécues par l'auteur pendant qu'il la composait, sur un scénario inspiré d'un drame de Schiller, très éloigné de l'actualité. Le spectateur s'en remet à l'imagination. Il la laisse vagabonder : c'est le privilège de celui qui n'est pas un spécialiste de la musique. 




Mais je reviens à ce onze mars parisien d'il y a un siècle et demi. L'accueil du public n'est pas enthousiaste et les critiques disent que Verdi "a fait du Wagner", qu'il s'est inspiré du compositeur allemand. En réalité, pendant qu'il travaillait à Don Carlos, Verdi ne connaissait pas encore les opéras de Wagner ; il ne pouvait donc pas en être influencé. Un des plus grands critiques parisiens, Théophile Gautier, exalte sans réserves la "force dominatrice" et la "puissante simplicité" du "maître de Parme". Don Carlos dans sa version intégrale originale est le spectacle-phare de la saison lyrique parisienne, et le plus attendu. Mais comme en 1867, les critiques d'aujourd'hui ont exprimé des réticences. Non pas sur l'opéra, considéré depuis déjà longtemps comme un chef d'oeuvre, ni sur la luxueuse distribution, de Jonas Kaufmann à Elina Garança et Ludovic Tézier, mais sur la mise en scène, considérée comme banale et superficielle. Elle est de Krzysztof Warlikowski, un metteur en scène qui déborde en général d'idées originales et surprenantes, et qui se montre ici sage et "normal", donc décevant. 




Et pourtant, l'atmosphère et les tableaux vaguement années Quarante-Cinquante du siècle précédent, considérés par les critiques comme un raccourci hâtif et peu inspiré, donnent à l'intrigue une empreinte qui échappe à la temporalité. Cette histoire dans laquelle se débattent un roi et un Infant d'Espagne, une princesse de France, un Grand Inquisiteur, le fantôme d'un empereur et tant d'autres personnages d'une moderne ambiguïté exprime des valeurs intemporelles, ou si l'on veut récurrentes dans l'Histoire, et donc universelles. Dans Don Carlos se mêlent et se heurtent la force passionnelle et déraisonnable des sentiments et la raison d'État, l’empiétement du religieux sur le temporel et l'hégémonie du pouvoir laïque, le despotisme et le libéralisme, les élans du cœur et les devoirs du pouvoir. C'est en somme un drame politique qui nous parle d'aujourd'hui.  

Bernardo Valli  (article paru dans L'Espresso du 22 octobre 2017) Traduction de l'auteur du blog.

La photo du bas est d'Agathe Poupeney



L'article original paru dans L'Espresso (cliquer pour agrandir)

2 commentaires:

  1. En tout cas , cette ^production est abondamment commentée sur ODB (record de messages...). Jusqu'à des interprétations tirées par les cheveux ou carrément (volontairement) farfelues. Si on oublie ce départ dans une autre dimension, on notera qu'elle ne suscite pas de polémiques. Malgré quelques réserves (fin confuse, sortie de Tézier à la fin de l'acte IV, alors que son personnage est mort), je la trouve réussie. C'est une idée judicieuse d'en avoir fait un drame intemporel. Certes, on sent moins l'emprise du religieux, mais autant que des choix de Warlikowski, ça vient peut-être du texte français. J'ai trouvé l'œuvre, dans cette version, beaucoup plus politique que la version en italien, peut-être à cause des faits que tu cites en début d'article.
    En tout cas, d'ores et déjà l'événement de la saison à m'ONP...
    micaela

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    1. Oui, je suis le débat sur le forum et c'est assez ébouriffant ; pour ma part, j'ai eu beau revoir (en partie, j'ai pas tenu jusqu'au bout) la captation, je trouve ça toujours aussi réfrigérant et abscons...

      En même temps, les mises en scène de Warlikowski sont faites pour être commentées, pour susciter de la glose à l'infini, et le fil d'ODB le prouve abondamment ; c'est un peu le problème avec le génie polonais : on s'attache aux intentions du metteur en scène (les références, les allusions, les éléments du décor, etc...) et on en oublie un peu l'oeuvre elle-même, qui se retrouve phagocytée... Sinon, je m'aperçois d'après les échos que j'ai pu avoir que le spectacle a l'air moins exaltant avec la distribution B, un peu comme si une fois les stars parties, la vacuité de la mise en scène apparaissait plus nettement ; j'aime bien l'incroyable David Opéra qui écrit tranquillement qu'il faut laisser le temps de quelques représentations au cast B pour prendre ses marques et être vraiment au point : c'est quand même à mourir de rire !

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