vendredi 3 novembre 2017

Le ciel est si bleu sur Florence




Comme toutes les productions du Palazzetto Bru Zane, le Dante de Benjamin Godard qui paraît ces jours-ci est d'abord un très bel objet : un livre-disque (deux CD) relié aux pages cousues, numéroté (le tirage est de 3500 exemplaires), imprimé sur beau papier avec des signets en tissu, comme dans les volumes de la Pléiade ! Le livre propose (en version bilingue anglais-français) des articles fort éclairants sur et autour de l'oeuvre ainsi que le livret intégral ; tout cela est passionnant et permet de mieux apprécier un opéra que l'on n'a pas eu l'occasion de réentendre depuis sa création sur la scène de l'Opéra-Comique le 13 mai 1890.





Et il faut dire que, comme la plupart des œuvres françaises du dix-neuvième siècle que le Palazzetto a remis en lumière, c'est une fort belle découverte que ce Dante de Benjamin Godard ! Le livret d’Edouard Blau ne brille certes pas par sa fidélité au contexte historique : l’œuvre conte les amours contrariées de Dante et Béatrice ; mais en 1300, au moment où Dante devient prieur de Florence, comme cela nous est annoncé dans le premier acte, Béatrice est déjà morte depuis dix ans et Gemma, qui brûle ici d’un amour secret pour le poète, est en fait son épouse depuis une quinzaine d’années... 

Enfin, la rigueur historique n’est pas ce que l’on attend d’un opéra romantique, où comptent davantage le souffle, l’inspiration et le lyrisme du propos. De ce point de vue, le sommet de l’œuvre me semble être le troisième acte, qui débute par une fort belle ode à Virgile et une puissante invocation de Dante sur le tombeau de l’auteur de l’Enéide afin que ce dernier lui inspire le grand poème dont il rêve mais qu’il ne parvient pas à composer. C’est alors que commence le Rêve de Dante, un ensemble d’une vraie grandeur où l’Ombre de Virgile accompagne en songe Dante de l’Enfer au Paradis. On retrouve ici deux épisodes célèbres de la Divine Comédie : la terrible histoire du comte Ugolin, enfermé dans une tour et dont on dit qu’il fut réduit pour survivre à se repaître du cadavre de ses enfants, et celle de Francesca da Rimini et de son amant Paolo, avec une belle évocation à l’orchestre de l’ouragan infernal qui les tourmente dans le Cercle des Luxurieux. Il y a ici de très suggestifs passages où un baryton-basse peut briller dans le rôle de Virgile. 

Pour le reste de l’œuvre, tout n’est pas mémorable, mais on peut retenir de très belles pages, qui mériteraient d’être plus connues et plus souvent interprétées : la cantilène de Dante au début de l’Acte I : Le ciel est si bleu sur Florence, la charmante romance de Béatrice à l’Acte II : Comme un doux nid sous la ramure, les poétiques interventions de la flûte puis du hautbois pour évoquer l’aube qui se lève et dissipe le rêve de Dante au début de l’Acte IV, la romance de Gemma dans le même acte, avec ces vers si poignants : Assez de lys blancs sont ouverts dans l’ombre / Qu’importe à l’autel une fleur de plus / Les champs du repos ont assez de roses / Qu’importe à la tombe une fleur de plus... Il faut également mentionner, toujours à l’Acte IV, l’air pathétique de Béatrice : De l’éternel sommeil, je n’ai pas l’épouvante. Les parties chorales frappent aussi souvent par leur dynamisme et leur grande beauté, et elles sont fort bien interprétées dans cette version de concert de Munich (l'enregistrement a été réalisé les 29 et 31 janvier 2016). Les chanteurs sont tous très brillants et il faut signaler la netteté de leur français toujours parfaitement compréhensible : Edgaras Montvidas maîtrise fort bien le rôle complexe de Dante, certainement éprouvant pour le ténor qui est constamment sollicité dans le registre aigu ; Jean-François Lapointe est un Bardi solide avec une impeccable ligne de chant ; la Gemma de Rachel Frenkel est également parfaite et Véronique Gens a trouvé en Béatrice un de ses meilleurs rôles : toutes ses interventions sont des miracles de noblesse et de poésie où son tempérament de grande tragédienne peut pleinement s'épanouir. La direction d'Ulf Schirmer et les musiciens du München Rundfunkorchester rendent tout à fait justice aux multiples beautés de cette partition où l'on retrouve les talents de symphoniste de Godard, mais aussi un sens du drame qui évite toujours le risque de la grandiloquence. 

Beaucoup plus qu’à titre de simple curiosité, ce Dante méritait bien d’être sauvé de l’oubli et enfin (re)découvert !



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Photographie tout en haut : Source





Récit et Air de Dante, Acte I, scène 5

Duo Dante-Béatrice, Acte II, scène 4

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