dimanche 10 décembre 2017

Andrea Chenier à la Scala




On avait beaucoup glosé dans la presse et les réseaux sociaux italiens sur cet Andrea Chenier de la Scala que certains avaient ironiquement rebaptisé Maddalena di Coigny, tant les projecteurs semblaient davantage braqués sur la diva russe que sur son mari moins charismatique, pour s'en tenir à une litote. Après avoir vu la retransmission diffusée en direct sur Rai Uno, je dois dire que mes impressions sont plutôt mitigées. D'abord, il faut souligner que la prestation d'Eyvazov n'a pas été aussi catastrophique qu'on aurait pu le craindre ; il a apparemment beaucoup travaillé avec le maestro Chailly et le phrasé était soigné, avec même quelques efforts dans les nuances et les couleurs, même si le timbre étant ce qu'il est, c'est-à-dire plutôt ingrat, et la technique restant assez fruste, on ne pouvait pas s'attendre à des miracles. Même chose sur le plan de l'interprétation : l’œil rivé sur le chef, l'allure empotée et sans doute aussi le trac de la première hypermédiatisée, tout cela ne lui a guère permis de faire exister vraiment son personnage. Les loggionisti se sont montrés bien sages, même si l'on a cru entendre quelques huées au moment des saluts ; il faut dire que les aigus claironnés du ténor, certainement son point le plus fort, ont dû produire un certain effet sur ceux qui se limitent souvent à cet aspect spectaculaire d'une performance. Pas de catastrophe donc, mais on peut quand même s'étonner de voir retenu pour l'ouverture de la saison à la Scala, l'un des événements culturels majeurs de l'année en Italie, diffusé en direct sur la chaîne la plus populaire du pays, un chanteur aussi moyen, que l'on aurait sans doute hésité à titulariser pour une distribution B il y a quelques années dans le même théâtre, l'un des plus prestigieux du monde... 




La prise de rôle de Netrebko en Maddalena était aussi très attendue, et l'accueil du public a été fort chaleureux, pourtant j'avoue ne pas avoir été vraiment convaincu : la voix s'est considérablement alourdie et assombrie (on la sent bientôt prête pour Dalila ou Carmen !) et cela manque vraiment beaucoup de grâce et d'allure. On voit une star de l'opéra jouer un rôle, mais on ne voit pas Maddalena : au premier acte, la jeune aristocrate futile qui se moque un peu du poète Chenier n'existe pas vraiment tant Netrebko semble extérieure et focalisée sur un chant qui reste somptueux par le timbre, mais complètement décalé par rapport à ce que doit être à ce moment-là le personnage. On ne perçoit guère d'évolution par la suite, quand Maddalena est prise dans la tourmente de la Révolution et devient un authentique personnage tragique : Netrebko reste monolithique, et aucune émotion ne se dégage du poignant duo du deuxième acte, ni de la scène finale, ici hurlée et appuyée, le couple à la scène comme à la ville rivalisant en décibels, selon une vieille tradition vériste que l'on croyait tout de même définitivement enterrée. La pierre de touche du rôle, le fameux aria La mamma morta, est spectaculaire, mais là-aussi toujours extérieur : c'est la diva qui fait sa performance, appuyant ses graves et dardant ses aigus, mais il manque la chair, la vérité d'un moment fait de pathos et de lyrisme désespéré : rien de tel ici, hélas ! 




Quand on entend le beau travail que fait Chailly dans la fosse, avec l'orchestre de la Scala qui suit parfaitement ses intentions et rivalise de couleurs et de fougue pour faire vivre cette musique de Giordano si évocatrice et si prenante, on se demande quand même comment il peut se satisfaire d'interprètes si convenus, et pour le ténor si fruste et mécanique dans son interprétation. Le Gérard de Luca Salsi est désormais bien connu, mais il n'était pas jeudi soir au meilleur de sa forme : le phrasé était heurté, sans l'élégance du legato que l'on peut aussi attendre dans ce rôle que l'on a souvent tendance à chanter en force ; les effets semblaient là aussi grossis, comme s'il fallait se mettre au diapason des deux autres rôles principaux... Il faut saluer en revanche l'admirable Incroyable de Carlo Bosi, le meilleur interprète actuel de ce rôle qu'il maîtrise à la perfection.




La mise en scène de Mario Martone déçoit également ; c'est un cinéaste talentueux qui a déjà abordé le contexte révolutionnaire dans son film sur le Risorgimento Noi credevamo (en France, le film est sorti sous le titre Frères d'Italie), où l'on retrouve de nombreux thèmes communs avec l'oeuvre de Giordano : l'enthousiasme révolutionnaire qui laisse la place à l'égoïsme et au désenchantement, la Révolution qui finit par dévorer ses propres enfants... Malheureusement, il ne retrouve pas sur la scène ce qu'il réussissait à faire vivre à l'écran : tout est soigné, dans le genre des "tableaux vivants", mais cela reste besogneux, avec peu d'idées marquantes ; par exemple les miroirs déformants omniprésents sur la scène, pour traduire sans doute la réalité qui se délite : d'abord les faux-semblants d'une société aristocratique minée par son égocentrisme et sa futilité funeste, et par la suite le bouillonnement révolutionnaire qui se transforme en terreur, en caricature sanglante. C'est intéressant, mais la réalisation reste démonstrative et pas vraiment aboutie ; on est loin de la splendeur classique mais dynamique de la production de Mc Vicar à Londres ou de l'inventivité de Stölzl à Munich, avec ses magnifiques et signifiants effets de split-screen. Il faut dire aussi que dans ces deux spectacles, c'est Jonas Kaufmann qui interprétait Chenier et qu'on était avec lui, en terme de jeu d'acteur et de nuances dans le chant, à des années lumière de l'inexpressif et besogneux Eyvazov... 




A noter aussi la volonté du chef et du metteur en scène de présenter l'action dans une continuité stricte, empêchant les applaudissements après les airs (c'était sans doute plus prudent, vu la qualité moyenne de ce que l'on a pu entendre) et les interruptions entre les deux actes de chaque partie ; on se serait cru dans une liturgie wagnérienne, alors que le répertoire vériste demande une autre respiration, une énergie qui peut passer aussi par les manifestations d'enthousiasme du public. Ce rituel figé accentuait encore l'ambiance routinière et précautionneuse de la soirée, et c'était bien dommage ! Dans le même esprit, on a évité soigneusement à la fin les saluts individuels, et tout le monde semblait donc (à peu près) content d'une soirée qui marque en fait une étape supplémentaire dans le déclin de la Scala, cette "désescalade" inévitable d'une institution qui semble vivre désormais sur le souvenir de plus en plus lointain de son glorieux passé... 




Photographies : Marco Brescia et Rudy Amisano / Scala 

9 commentaires:

  1. J'ai suivi la retransmission (en différé) sur Arte, et je suis globalement d'accord pour les interprètes. Eyvazov a fait des efforts, c'est certain, mais ça reste moyen et "beuglant". En ce qui concerne Netrebko, oui, l'ai trouvé que le duo final (qui devrait nous émouvoir) vraiment chanté en force , façon "c'est qui qui chantera le plus fort ?". Son Aida manquait déjà d'émotion, mais qu'est-ce qu'elle nous fait ? C'est intéressant, ta remarque sur Dalila et Carmen : envisagerait-elle d'aborder un répertoire de mezzo ?
    J'ai trouvé Salsi très bien (et tu dis qu'il n'était pas à son meilleur...)
    J'ai trouvé la mise en scène correcte, à défaut d'être géniale. Au moins, on avait des costumes splendides;J'ai été plutôt gênée par les effets produits par les miroirs déformants.
    J'ai bien noté que tout a été fait pour éviter les huées. Mais je me demande parfois ce qui les motive (par exemple, pourquoi Beczala avait été autant hué lors de la Traviata- je crois qu'il ne veut plus retourner à la Scala...).
    micaela

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    1. J'étais à Munich pour un autre Andrea Chénier en même temps et je n'ai pas vu la retransmission d'ARTE, j'ai juste écouté la retransmission audio. C'était insuffisant pour porter un jugement mais en oubliant les deux interprètes de Chénier qui ne se situent pas au même niveau du tout, je crois avoir préféré Harteros en Maddalena. Plus subtil, plus nuancé, plus émouvant. Netrebko donne un chant superbe mais en effet ce n'est pas tout à fait le rôle... par contre (toujours en audio...) j'ai trouvé son Adriana Lecouvreur très convaincante à Vienne récemment. Je l'attend avec curiosité (et impatience...) dans la Traviata le 21 février prochain à Paris....

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  2. Je me permets juste une remarque : voir un opéra à la télévision et se targuer de critiques pointues me paraît quelque peu hasardeux et prétentieux. J’étais dans la salle ce 16 décembre et, même si, en effet, Eyvazov force sa voix de façon parfois exaspérante, il n’en reste pas moins qu’il remplit son contrat avec brio (et ce soir, les chanteurs ont ‘defilé’ chacun séparément sans aucune huée). Quant à Netrebko, je suis resté dans l’attente d’emotions qui ne sont pas venues (difficile pour une diva qui s’affiche en star sur tous les réseaux sociaux, d’être crédible dans une souffrance filiale intime et dramatique - mamma morta - puis en amoureuse tragique que la mort attend). Mais, j’adore cette chanteuse et lui pardonne (tout comme le public milanais qui l’a ovationnée) ce rôle, pas trop fait pour elle, ma foi!
    J’ai beaucoup apprécié la mise en scène et l’orchestre de Chailly était juste parfait !

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    1. Qui se targue ici de "critiques pointues" ? Sûrement pas moi ! C'est juste un blog lu par une dizaine de personnes environ : dans le genre "pointu", y'a certainement mieux !

      Maintenant, si vous voulez m'offrir une place à la Scala pour assister "en vrai" à cet "Andrea Chenier", j'accepte bien volontiers !

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    2. Votre humilité me rassure.
      Quant à la place à la Scala, pour ‘Chénier’, pas de chance : c’est sold out, non???😏

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  3. Mais personne ici ne se targue de quoique que ce soit. On donne son avis sur ce qu'on a vu et entendu(en précisant que c'était une retransmission).
    En ce qui concerne Netrebko, elle n'a effectivement pas été émouvante ce soir-là (comme à Salzbourg). Son côté "star des réseaux sociaux" ne devrait pas l'empêcher d'être crédible dans ce rôle, ça fait partie du travail d'interprétation. C'est surtout qu'elle ne s'en donne plus la peine.
    micaela

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    1. Oui, sur Netrebko, je partage ton point de vue : je l'ai beaucoup admirée, mais je trouve qu'effectivement, elle cède maintenant à une certaine facilité. On a l'impression de voir la star dans tel ou tel grand rôle du répertoire, mais l’incarnation et l'implication dramatique laissent vraiment à désirer...

      Sinon, cette histoire éternelle des critiques basées sur des retransmissions est vraiment fatigante : il suffit en effet de préciser que l'on réagit par rapport à ce que l'on a vu au cinéma ou à la télé, et il n'y a rien d'illégitime là-dedans (et quand on a écumé les salles d'opéra pendant des dizaines d'années, on est capable de faire la part des choses par rapport à l'écran ou au micro ; c'est vraiment un faux débat !).

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    2. Et même sans ça (être un assidu de longue date des scènes lyriques), on peut faire la part des choses.
      Pour en revenir à Netrebko, j'espère qu'elle aura retrouvé la faculté d'émouvoir dans ses 3 Traviata à Bastille (dans 2 mois tout juste). J'y vais surtout pour elle...

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  4. Oups, j'ai oublié de signer ma réponse. Désolée...
    micaela

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