mercredi 13 décembre 2017

Comme la lune




Retransmission au cinéma de La Bohème, en direct de l'Opéra Bastille, le mardi 12 décembre 2017

Un spectre hante les opéras d'Europe (et souvent d'ailleurs) : le spectre du dépoussiérage et de la revisitation. Il a frappé fort à Bastille avec cette Bohème vue hier en direct au cinéma ! Le problème est assez simple : Stéphane Lissner, le grand manitou de la Bastille et de Garnier, n'aime pas vraiment les "tubes" du répertoire, mais il faut bien satisfaire le public et remplir les salles, et l'on ne peut pas jouer perpétuellement en alternance Janacek, Bartok, Schoenberg, Szymanowski ou Berg. Donc, à l'approche des fêtes de fin d'année propices aux sorties en famille, on programme une nouvelle production de La Bohème ; toutefois, pas question de sacrifier à la tradition et de voir s'élever dans le temple de la modernité les mansardes, les cafés et les paysages enneigés dont il est question dans le livret, on ne va quand même pas faire du Zeffirelli (horresco referens !).

On va donc demander à Claus Guth s'il a une idée et justement, il vient de voir le Solaris de Tarkovski et de lire le roman de Stanislas Lem ; il s'est aussi aperçu que dans l'air de Rodolfo, il est dit que "la luna qui l'abbiamo vicina" ("ici, la lune est tout près de nous"). Eurêka : on va envoyer tout le monde en orbite dans l'espace, ça va faire de jolies images à la Kubrick ou à la Gravity et on va déringardiser du même coup l'oeuvre du vieux Puccini qui en a bien besoin ! Enthousiasme immédiat de Lissner : "Tope-là, Claus, encore une idée géniale, je n'en attendais pas moins de toi !". A ce stade, il y a malgré tout quelques obstacles à franchir pour mener le projet à bien : comment justifier que des artistes fauchés vivant précairement dans une mansarde au dix-neuvième siècle se transforment soudainement en cosmonautes en mission dans l'espace interstellaire ? Une lecture du roman qui a inspiré les librettistes Giacosa et Illica, les Scènes de la vie de bohème d'Henry Murger (1851), va fournir la clé : on y voit les vieux amis se remémorer les souvenirs de leur passé misérable mais exalté ; il suffira donc de reproduire le même procédé : perdus dans l'espace, voués à une mort certaine, les artistes devenus (par quel miracle ? Ça, on ne le saura pas !) cosmonautes vont se remémorer leur jeunesse bohème, et les idylles avec Mimi et Musette. Pour que le public ne s'y perde pas complètement, on imaginera que Rodolphe écrit simultanément à l'ordinateur dans la cabine son journal de voyage qui sera projeté sur les parois du décor.




C'est ce que l'on voit au début de chaque acte : une suite de didascalies prétentieuses et fastidieuses qui sont censées exposer les états d'âme de Rodolphe, du style "Centième jour. Tous mes compagnons sont morts. Complètement à la dérive, je ne respire presque plus mais le souvenir de Mimi continue à me hanter. C'est un supplice permanent, mais j’essaie de tenir...", le tout avec une sorte de bruit de soufflerie qui est censé installer l'angoisse alors qu'il ne fait qu'accroître l'exaspération chez le spectateur stupéfait de ce qu'il lui faut supporter. Le résultat est que cet opéra simple et émouvant devient froid, figé, distancié, à tel point que l'on s'y ennuie ferme. On hésite d'ailleurs entre l'agacement et la franche rigolade lorsque l'on voit au premier acte la scène avec Benoit (le propriétaire de la soupente qui essaie de récupérer ses arriérés de loyer) réduite à une pantomime macabre où un cadavre est trimbalé comme un pantin pour une séance étrange de ventriloquie (c'est Marcello qui hérite de ses répliques, en un tripatouillage de la partition dont on peut s'étonner que le chef l'ait approuvé). Tout n'est donc plus dans la mise en scène de Guth que fantasmes, fantômes, souvenirs, évocations nostalgiques : cela dévitalise complètement la trame de l’œuvre qui ne peut plus toucher ni émouvoir, ces personnages de chair et de sang que l'on a l'habitude de voir n'étant plus ici que des ectoplasmes : Mimi erre dans la capsule spatiale comme un fantôme en robe rouge ou blanche (à la fin) ; la malheureuse Nicole Car fait ce qu'elle peut pour lui permettre quand même d'exister, mais la voix parait un peu métallique (peut-être est-ce dû à la prise de son et au rendu dans la salle de cinéma) et le chant peu inspiré ; elle n'a ni le charisme ni la beauté du timbre ni l'intensité dramatique de Yoncheva qui s'est retirée de la production après la première à la suite d'une bronchite que l'on ne s'aventurera pas à qualifier de providentielle, mais qui l'éloigne finalement de cette Bohème interstellaire sans qu'elle en éprouve sans doute beaucoup de regrets.





Pour la scène du café Momus au deuxième acte, Guth convoque dans l'espace son petit cabaret habituel (il était déjà là à la fin de son Rigoletto) : rideau pailleté, mimes, acrobates, et Musette en danseuse de revue (signalons la très jolie prestation d'Aida Garifullina, gracieuse et très en voix)... Tout ça pour ça, a-t-on envie de dire ; c'était bien la peine d'aller si loin pour se retrouver avec ces gimmicks rebattus ! A noter tout de même au passage un petit clin d’œil assez drôle à Hergé avec la fusée d'Objectif Lune promenée au bout d'une ficelle par la bande des gamins. Parpignol est un mime blafard qui reviendra au dernier acte pour gâcher par ses gesticulations le merveilleux air de Colline Vecchia zimarra, histoire de bien étouffer dans l’œuf toute velléité d'émotion... Rodolfo est tantôt en combinaison spatiale (le pauvre Atalla Ayan engoncé dans cet attirail transpire copieusement et n'est guère à l'aise pour déployer un chant qui reste un peu contraint, avec des aigus forcés et un timbre aussi aride que le sol lunaire), tantôt en tenue d'artiste, sans que l'on perçoive bien l'intérêt de ces métamorphoses. Le décor du troisième acte (la Barrière d'Enfer) est assez beau, avec sa poussière d'étoiles qui remplace la neige censée tomber à ce moment-là sur la scène, mais on est tellement à côté de la plaque par rapport à ce que l'oeuvre nous raconte que l'on comprend les huées et les apostrophes peu amènes d'une certaine partie du public (sans doute la moins "branchée") à ce moment-là.




Musicalement parlant, quand on arrive à faire un peu abstraction du dispendieux bric-à-brac de science-fiction qui occupe la scène, le spectacle est beaucoup plus satisfaisant : l'orchestre et les chœurs sont très bons, la direction de Dudamel est comme à son habitude dynamique et colorée avec des choix de tempi variés mais qui ne doivent pas toujours faciliter la tâche des chanteurs tant ils s'enchaînent parfois de façon assez brusque et intempestive, mais l'ensemble reste toujours enlevé, exaltant et vivant. C'est sans doute ce qui justifie l'enthousiasme du public à la fin : malgré l'absurdité et la vanité de la transposition, la musique de Puccini triomphe quand même ! Quant au reste, je saisirais volontiers au vol en guise de conclusion le cri du cœur de l'un des spectateurs à l'ouverture du rideau au troisième acte : "On se fout de nous !".






Photographies : Bernd Uhlig / ONP



6 commentaires:

  1. J'adore le début de ton texte (bien vu en cette année de centenaire de révolution d'octobre...). Je n'en dirai pas beaucoup plus, je n'ai pas encore vu le spectacle (c'est pour lundi). Que les artistes soient devenus des astronautes n'est pas le plus incohérent : cette période ne représente que quelques mois dans leur vie.
    Si Lissner tenait tant à une version plus moderne, il avait une solution : la mise en scène de Michieletto , qui modernisait tout en respectant l'intrigue : les jeunes gens restaient des artistes sans le sou, la mansarde devenant un squat.
    micaela

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    1. Ah, je suis content que tu aies remarqué l'allusion au début ; ça fait plaisir d'avoir des lecteurs aussi réactifs ! Sinon, j'espère pouvoir lire (ici ou sur ODB) tes impressions après que tu auras vu le spectacle. Pour ma part, j'ai beaucoup souffert, et c'est vraiment un spectacle que je ne reverrai pas : j'aime trop Puccini en général et "La Bohème" en particulier...

      C'est aussi très dur pour les chanteurs, tant ce qu'on leur demande est absurde ; je comprends Yoncheva qui a préféré prendre la clé des champs (même si la bronchite est réelle, elle ne doit pas être mécontente d'avoir pu échapper à cette épreuve !).

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  2. Oui, je reviendrai ici et sur ODB quand j'aurai vu le spectacle. Je voudrais juste préciser que quand je parle d'une période qui représente quelques mois de la vie de nos astronautes , c'est de celle de la vie de bohème : on peut supposer qu'ils ont vécu cette expérience dans leur folle jeunesse, avant de revenir à des choses plus dans les normes (études et carrières scientifiques).
    micaela

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  3. Je sors de la représentation et, contre toute attente, je n'ai pas détesté (aimer serait peut-être un mot un peu fort). Le concept ne tient pas la route deux secondes (il est tiré par les cheveux, et est en plus mal exploité), et rend toute la première partie totalement absurde et même quasiment incompréhensible pour celui qui ne saurait rien de l'œuvre, mais c'est visuellement assez beau (sauf le rideau de l'acte III qui m'a fait mal aux yeux dès que des lumières s'y reflétaient). J'ai même bien aimé le début de la deuxième partie (la barrière d'Enfer), notamment la scène de la séparation.
    Je passe sur la mise en scène façon music-hall de la fin, les personnages chantant depuis les ooulisses etc... Ca n'a pas réussi à tuer l'émotion dans la scène finale, j'ai même été très émue. Certainement plus grâce aux artistes qu'à la mise en scène. Contrairement à ce que certains disent sur IDB, Guth a certainement du talent, mais ça ne n'autorise pas à faire n'importe quoi...
    Avis plus que mitigé, donc, pour la mise en scène, mais belle soirée quand même grâce aux interprètes(Dudamel vainqueur à l'applaudimètre, et c'était mérité).
    micaela

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  4. Finalement, ça prouve que Puccini est insubmersible et qu'il résiste à tous les traitements, même si celui-ci est particulièrement rude !

    Je pense en tout cas que Bernheim doit être meilleur qu'Ayan, mais bon, je n'irais pas vérifier par moi-même ; je préfère attendre de le voir dans une autre production...

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    1. Et, hier soir, Puccini était très bien servi par les interprètes et le chef.
      PS Rectification : j'ai fait une faute de frappe dans mon précédent message : il faut lire bien sûr ODB et non IDB.
      micaela

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