dimanche 28 janvier 2018

La Tosca in teatro




Après tant de vicissitudes sur lesquelles il n'est pas utile de revenir, cette nouvelle production du Met de Tosca nous est enfin parvenue hier en live HD dans les cinémas, et c'est une très grande réussite ! Il faut d'abord, quitte à paraître ringard, souligner le plaisir qu'il y a à voir cette oeuvre sans le parasitage d'une "relecture" ostentatoire et narcissique, comme c'était le cas récemment pour l'horrible version Bieito à Oslo, mais plutôt dans le contexte exact du livret, avec une grande cohérence dramatique et un travail très fouillé et précis sur le jeu des acteurs. Il ne faut pas sur ce plan se laisser tromper par les décors somptueux et parfaitement illustratifs des différents lieux de l'action : l'église Santa Maria della Valle, une salle du Palais Farnese et l'esplanade du château Saint-Ange, magnifiquement reproduite par le scénographe John Mcfarlane : malgré les apparences, on ne va pas assister à un revival de Zeffirelli, et on n'est pas du tout avec David McVicar dans le cadre de la simple illustration, de la surcharge esthétique conduisant au kitsch, comme c'est hélas souvent le cas pour le réalisateur florentin. Ici, le décor (et les éclairages, particulièrement évocateurs dans le deuxième acte et dans le dernier) participe grandement à la force dramatique de la mise en scène, basée sur mille détails qui rendent formidablement vivant le jeu des acteurs. Tout cela est de plus très photogénique, et on a parfois l'impression d'assister à un film plutôt qu'à une représentation en direct, tant la perfection de ce qui nous est montré est bluffante. 





McVicar est un grand classique, mais il n'a rien d'académique ; rien n'est figé ici, et la tension dramatique qu'il insuffle dans ses spectacles les rend toujours vivants et prenants : pas une seconde d'ennui dans cette Tosca, une oeuvre que l'on a si souvent vue et revue et qui retrouve ici sa fraîcheur, sa vitalité et sa grandeur tragique. On peut par exemple citer le début du dernier acte, avec la magnifique atmosphère d'aube romaine créée par la musique de Puccini et que la mise en scène nous restitue parfaitement en simultané. Cette aube vibrante, avec le chant du petit pâtre et les diverses sonorités des cloches des (si nombreuses) églises de Rome, on la voit aussi sur la scène, chargée de cette ambiance de mort qui plane, avec le ciel tourmenté sur lequel se dessine la silhouette inquiétante et sombre d'un Ange qui pourrait bien être exterminateur. Il y a une telle adéquation entre ce que l'on voit et ce que l'on entend que l'on en est presque sidéré, tant on est maintenant habitué au "décalage", la tarte à la crème souvent si indigeste de trop nombreuses mises en scène dites "modernes"... 



"Com'è lunga l'attesa..."


On a envie de citer à propos du travail de McVicar le fameux adage de Verdi, "Torniamo a l'antico e sarà un progresso", qui n'est pas un manifeste réactionnaire comme on l'a souvent cru, mais une façon de mettre en lumière la force de la tradition quand on s'y réfère de façon éclairée pour y puiser une énergie nouvelle, en refusant à la fois la copie figée de ce qui a déjà été fait (l'écueil de l'académisme, ou de la ringardise, pour se faire mieux comprendre) et la recherche mécanique et vaine de la nouveauté, de l'épate-bourgeois (l'écueil de l'iconoclastie, en quelque sorte). La mise en scène de McVicar, c'est vraiment cela : nourrie par la tradition, mais vivifiée par une grande intelligence de la dramaturgie au service de l'oeuvre ; c'est "la Tosca in teatro", spectaculaire et magnifique.



"Vissi d'arte..."


La réussite de cette Tosca doit aussi beaucoup aux interprètes, et par dessus tout à l'héroïne du drame, une prise de rôle périlleuse pour Sonya Yoncheva. Les Cassandre des forums consacrés à l'art lyrique nous annonçaient qu'elle allait y laisser sa voix, et qu'elle avait tort de conduire sa carrière en dépit du bon sens ; force est de constater qu'ils (ou elles) ont eu tort. On a pu être un peu inquiet cet automne à Paris par certaines difficultés dans les aigus pour son Elisabeth de Don Carlos, mais j'ai pour ma part retrouvé hier soir la grande impression que m'avait donnée en live sa Stephana de Siberia à Montpellier : une grande force dramatique et une maîtrise totale de ses moyens ; en entendant sa Stephana, on la sentait déjà prête pour Tosca, pas du tout un saut dans le vide du point de vue vocal ! Dès le premier acte, elle impose une présence vibrante, avec ses accès de jalousie, et elle saura aussi être grandiose dans le deuxième acte, avec une émotion à fleur de peau, parfaitement rendue par la prise de vue qui privilégiait les plans très rapprochés, et cette magnifique véhémence dans "il prezzo" ou "Muori dannato"... Son Vissi d'arte a pu sembler un peu tendu, mais il est surtout parfaitement maîtrisé et chargé d'émotion, ce qui en fait un très grand moment de la soirée, comme le public l'a bien senti si l'on en juge par l'ovation nourrie qui l'a salué ! Le vibrato était parfaitement contrôlé, la voix très saine dans toute son amplitude, avec toujours ces accents callasiens qui donnent le frisson, surtout dans ce rôle que la diva a si fortement marqué de son empreinte.



"Trionfal !"


David McVicar a sans doute eu plus de mal à canaliser le bouillant Grigolo, dont le Cavaradossi me semble hélas marqué par ses habituels défauts, ceux dont il avait paru se débarrasser avec ses récentes et heureuses incursions dans l'opéra français (Hoffmann, Werther, Roméo) ; en revenant à un répertoire qui lui est plus familier (n'oublions pas qu'il a débuté à l'Opéra de Rome dans Tosca à treize ans, en chantant le rôle du jeune pâtre au côté du Mario de Pavarotti), même s'il s'agit ici d'une prise de rôle, il cède à sa tendance à en rajouter des kilos pour "strappare l’applauso", et c’est particulièrement visible dans son Lucevan le stelle, exagérément ralenti pour rajouter du pathos à un air qui n’en a pas besoin, en appuyant ses effets dans la plus mauvaise tradition du vérisme mal compris, au détriment de la véritable émotion. Il faut toutefois reconnaître que sur la longueur, sa prestation est souvent enthousiasmante, mais il est dommage qu’il gâche tant de dons par une volonté ostentatoire de les mettre en valeur ; on doit à la vérité de dire que l’effet sur le public est particulièrement efficace, et qu’il fait un tabac à l’applaudimètre, mais son Cavaradossi pourrait être bien plus crédible s’il cédait moins au cabotinage, qui est malheureusement chez lui une seconde nature.



"Questo è il bacio di Tosca !"


Du Scarpia de Zeljko Lucic, il n’y a pas beaucoup à dire : très efficace, mais sans doute trop monocolore dans le jeu et le chant ; c’est le grand méchant que l’on a l’habitude de voir, un peu figé dans un perpétuel rictus de cruauté. La voix est toujours très raide avec un timbre peu attrayant, cela manque de volume et d’envergure, mais il fait le job, et l’impression générale n’est pas négative : le personnage est là, même s’il reste trop stéréotypé.


La direction d’Emmanuel Villaume, venu à la rescousse après les récentes mésaventures du maestro Levine, manque un peu de nerf et d’énergie et elle est parfois un peu trop démonstrative, pour ne pas dire bruyante ; on aurait aimé plus de nuances, mais il faut reconnaître qu’il réussit tout de même de très belles choses, comme l’ouverture de l’Acte III, vraiment évocatrice et soignée, et qui rend parfaitement justice à cette magnifique page impressionniste, une des grandes réussites de Puccini (avec par exemple la nuit de l’attente avant le dernier acte de Butterfly). En conclusion, une grande réussite du Met pour cette nouvelle production à la genèse mouvementée mais dont le résultat s’avère mémorable.



"O Scarpia, avanti a Dio !"




Pour les photos : Ann Ray / Metropolitan Opera

13 commentaires:

  1. L'horrible version Bieito ou bien la version totalement ratée à Baden-Baden (j'ai oublié le nom du "coupable"). Tosca est de toute façon un opéra très difficile à transposer, que ce soit dans l'espace ou dans le temps.
    Comme je n'ai pas vu la production, je ne commenterai pas ton avis, qui est un des plus favorables que j'ai pu lire (que ce soit sur les interprètes ou la mise en scène). Hélène, sur son blog, est bien plus réservée...
    Une dernière chose : pour moi Scarpia n'est pas pervers ou libidineux (malgré ce qu'il dit dans certains airs), c'est quelqu'un qui n'hésite pas à utiliser la violence pour arriver à ses fins (y compris envers les femmes). Un Scarpia distingué, ou du moins gardant une certaine classe (comme Milnes dans le film avec Kabaivanska ou Domingo), je trouve ça encore plus fort que le pervers qu'on nous présente régulièrement.

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  2. Oups, j'ai oublié la signature
    micaela

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  3. Désolée d'occuper ainsi l'espace, mais je raconte n'importe quoi ce soir. Hémène a posté son avis non pas sur son blog, mais sur ODB.
    micaela

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    1. Merci de ta visite ! J'ai lu le post d'Hélène, effectivement, elle est beaucoup moins emballée que moi ! J'ai vraiment adoré Yoncheva et le travail de McVicar ; il y a des réticences sur Grigolo et Lucic, mais j'ai vraiment passé une super-soirée en assistant à cette retransmission...

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    2. Hello Stefano ! Je n'ai pas trop développé mon point de vue ni fait un compte-rendu complet mais il est vrai que j'ai été déçue surtout par la Tosca de Sonya Yoncheva que j'ai trouvée insuffisamment dramatique à mon goût. Dès son jeu à l'Eglise où elle se promène tête et épaules nues au mépris de ce qu'est ce personnage de diva très pieuse, jalouse de son amour mais aussi totalement dévouée à Dieu et à la religion, j'ai trouvé que Sonya Yoncheva campait plutôt une jolie capricieuse, aidée en cela par le jeu outré de Grigolo qui, en gros plans, semble prêt à pleurer quand il chante Recondita Harmonia. Bref, dès le début je ne suis pas rentrée dans leurs choix scéniques et si, par la suite, Sonya Yoncheva, surtout dans la confrontation avec Scarpia, est davantage entré dans le personnage (tout en manquant de classe...AMHA), elle ne réussit pas totalement à me convaincre, son chant étant un peu "pressé" comme si elle voulait surtout enfiler les perles les unes derrière les autres pour arriver à son "Vissi d'Arte" air emblématique sur lequel elle serait "jugée", enfin plutôt "immortalisée" (ou non...). L'acte 3 a montré l'outrance absolue de Grigolo incapable de maitriser ses débordements utltravéristes, ce qui fait qu'elle, en petite jeune fille à robe sage (décidément MacVicar a eu de bien drôles d'idées pour la vêtir soit disant en respect total avec l'oeuvre et l'époque...), fait presque trop peu exaltée pour un moment où elle doit un peu l'être. Cavaradossi est désespéré avant de reprendre un court instant espoir (visage grimaçant de Grigolo en permanence), elle vient de commettre un crime (elle, pieuse, passionnée etc) et doit à présent sauver son amour pour que son crime ait un sens... rien de tout cela ne transparait hélas chez les protagonistes du drame. Comme tu le vois, je n'ai pas réussi à "adopter" cette Tosca. Et à la réécoute, ce n'était pas mieux... Lu avec un grand intérêt ton CR...malgré tout !

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    3. N'ayant pas vu le spectacle, je ne sais pas avec lequel de vous deux je serais le plus en phase. Mais d'après les photos Yoncheva a des manches longues et un châle à l'acte I, et il me semble avoir déjà vu des Tosca tête nue, sans que ça me dérange particulièrement. Pour ('attarder ainsi sur des détails, c'est que le spectacle ne t'a vraiment pas emballée.
      A l'acte I aussi, la robe fait un peu trop jeune fille sage...
      micaema

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    4. Merci Hélène et Micaela de votre visite, c'est vraiment sympa ! Qu'est-ce qui se passe avec ODB, c'est le black-out complet depuis presque une semaine ?

      Hélène, je suis d'accord avec toi pour Grigolo, mais Yoncheva, j'ai a-do-ré ! En revanche le CD Verdi m'a déçu, et elle est vraiment imprudente sur le choix de certains airs : Odabella et surtout Abigaïlle, c'est vraiment pas possible ! Elle devrait se rappeler de la Strepponi qui y a quasiment laissé sa voix...

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    5. ODB est en effet en rade depuis dimanche dans la journée. Problème de serveur (ou entre serveur, hébergeur et site), apparemment. Le comment et le pourquoi de la chose , je ne sais pas. A noter qu'aujourd'hui, au lieu de la mention "error", on a une page entière d'inscriptions cabalistiques. Essai de connexion ?
      micaela

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    6. Ca ne s'arrange toujours pas pour ODB. Je vais revenir sur le CD de Yoncheva également.

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  4. Je reviens parce que j'ai écouté quelques extraits. Grigolo dans E Lucevan, c'est vraiment pas possible tellement c'est outré. Pour Yoncheva, c'est bien chanté, mais (pour l'extrait de l'acte I) ça fait un peu trop jeune femme très sage.
    Je trouve la production très sombre (dans le sens "peu éclairée"). Pour le reste , question respect de la vérité historique, et authenticité des décors (je pense surtout à l'acte II) ce n'est peut-être pas aussi réaliste que c'est dit. Pour mieux juger tout ça, il faudrait que je voie tout le spectacle.
    PS Le forum odb serait "en maintenance". C'est un peu long...
    micaela

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  5. La version Netrebko/Volle (et Eyvazov...) est disponible sur Youtube en trois actes. Belle Tosca de Netrebko, la voix est plus large et plus dramatique que celle de Yoncheva. Elle entre très bien dans le personnage de Tosca (qui pourtant lui posait problème), avec intelligence et subtilité, ma seule réserve concerne son Vissi d'Arte, qu'elle semble considérer comme n'ayant pas grand sens (ce qui n'est pas faux) et qu'elle chante de manière assez uniforme, très différemment de tout le reste qui me touche beaucoup. Mais la révélation (audio) c'est le Scarpia de Volle, très bien interprété, ce qui fait que l'acte 2 est un vrai plaisir (si on se bouche les oreilles au moment des miaulements de ce pauvre Cavaradossi torturé et qu'on oublie le plus mauvais Victoria -note non tenue et fausse- entendu depuis très longtemps sur une scène.). Bon mais, du fait d'un Cavaradossi plus que quelconque (qui rate pas mal de chose quand même), ce n'est pas la Tosca du siècle, loin s'en faut....(dommage car Netrebko est impressionnante....)

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  6. Cette diffusion audio sur YT semble avoir été déjà retirée. Restent ce quelques extraits vidéo , dont notamment le Vissi d'Arte, que come toi j'ai trouvé chanté sans passion, de manière uniforme.
    J'ai lu plusieurs fois (à propos de cette Tosca, mais pas seulement, que, vu son évolution vocale, elle semble se préparer pour des rôles de mezzo (Azucena, Dalila, Carmen). Pourquoi pas ? (même si les rôles cités , ce n'est pas forcément pertinent).
    micaela

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  7. L'enregistrement est toujours téléchargeable sur le site Parterre Box (en lien dans ma bloglist), dans la discussion sur le broadcast de "Tosca". Je partage les impressions d'Hélène, et effectivement, je suis dubitatif sur l'évolution du répertoire de Netrebko, avec cette voix qui s'est considérablement durcie et assombrie ; ça fait un grand effet dans l'Acte II, mais les moments élégiaques (comme le "Vissi d'arte"), semblent forcés, alourdis, sans grâce. J'adore le Scarpia de Volle, même avec uniquement le son, il fait vraiment peur...

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