vendredi 5 janvier 2018

Les Troyens à Strasbourg




En écoutant ces Troyens enregistrés en concert à Strasbourg en avril dernier, je repensais au titre du billet d'humeur d'Alain Duault dans le dernier numéro de Classica : Du danger des trompettes, ou "de l'inconvénient de faire métaphoriquement résonner ses trompettes censées annoncer un événement qui, s'il n'est pas à la hauteur de l'attente provoquée par ce battage sonore, l'enfonce plus que de raison." Les trompettes, elles ont bel et bien retenti pour promouvoir "l'événement lyrique de l'année" (c'est ce que l'on pouvait lire sur les affiches annonçant les concerts strasbourgeois) et elles ont précédé l'avalanche de dithyrambes qu'on a pu lire après, sur les forums ou dans les articles. Et il faut bien dire que l'écoute de ces quatre CD (il y a aussi un DVD reprenant quelques moments forts des concerts) nous fait descendre un peu de ce petit nuage enchanteur. Et pourtant, on espérait bien tenir enfin l'enregistrement de référence de ce chef-d'oeuvre de l'opéra français, après les deux versions Colin Davis qui n'étaient pas sans défauts, surtout du côté des chanteurs.

Hélas, c'est également de ce côté-là que pèche ce nouvel enregistrement. Dès la première partie, celle qui évoque la chute de Troie, on tombe de haut en écoutant la Cassandre de Marie-Nicole Lemieux, qui confond l'emphase et le sens de la tragédie : la voix est chevrotante sous l'effet d'un vibrato envahissant, les aigus sont criards et l'interprétation tripale et expressionniste transforme la princesse troyenne en héroïne vériste, aux antipodes du style berliozien, qui nécessite un sens du drapé et une hauteur tragique dont la contralto est hélas dépourvue ! Sans remonter aux splendeurs d'un passé plus lointain, et principalement à la prodigieuse Crespin ou à l'altière Jessye Norman, la Cassandre d'Anna Caterina Antonacci était autrement convaincante, avec des moyens vocaux certes limités mais une grande intelligence du rôle et de grandes qualités de tragédienne.
Face à Lemieux, Stéphane Degout campe ici un Chorèbe de haute tenue, mais un peu figé, un peu trop raide dans la déclamation qui reste monocolore et mécanique ; je préfère nettement la prestation du jeune Tézier dans la version Gardiner du Châtelet.
Autre point faible de ces Troyens, hélas, l'Enée de Michael Spyres, qui s'inscrit dans une lignée de voix plus claires et légères pour un rôle marqué longtemps par les ténors dramatiques, à l'image de Jon Vickers ; ici on pense plutôt à Gregory Kunde ou à Alagna, mais Spyres n'a pas le timbre lumineux et la diction dynamique de ce dernier, et il lui manque également la vigueur, l'endurance et la puissance dramatique du premier cité. On sent qu'il cherche à se rattacher à une grande tradition héroïque du chant français, mais ses intonations bizarrement archaïques finissent par donner à son interprétation un côté ampoulé et désuet franchement gênant.
De la Didon de Joyce Di Donato, on dira qu'elle est pleine de bonnes intentions, toujours très appliquée et dramatiquement investie, mais la voix manque vraiment d'ampleur et cette Didon maternelle et nourrie au lait de la tendresse n'a pas l'envergure, le souffle et la force tragique qui seraient nécessaires pour rendre pleinement justice au personnage. C'est du travail soigné, mais ça ne suffit sûrement pas à faire une grande Didon...
Il faut saluer dans les rôles plus épisodiques la grâce de l'Hylas de Stanislas de Barbeyrac ainsi que l'autorité et l'intensité du Narbal de Nicolas Courjal.

La direction de John Nelson est pleine de vigueur et d'enthousiasme, on a vraiment l'impression d'être dans un grand péplum en technicolor, mais j'avoue préférer la rigueur de Gardiner (je fais référence aux DVD de la captation de la production du Châtelet, en octobre 2003), qui se souvient que Les Troyens est d'abord une grande tragédie lyrique et que l'impact phénoménal de cette musique ne doit pas déboucher sur de grands épanchements romantiques et une recherche systématique du spectaculaire. Les chœurs ne manquent pas de fougue et d'élan, mais ils auraient gagné à soigner une diction qui reste tout au long fort peu intelligible.
Cela dit, je ne voudrais pas être trop négatif sur ce coffret qui mérite d'être acheté : l'objet est très soigné, avec un petit livret qui reprend le texte de l'oeuvre et en propose quelques commentaires intéressants ; de plus Les Troyens est l'un des plus beaux opéras jamais composés et une nouvelle version, même imparfaite, mérite de toute façon de figurer dans la discothèque de tout lyricophile passionné...






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